Poinçonneuse Bull de cartes perforées, P112 (1968)
 

3,q


Cette poinçonneuse P112, présentée fin 1966, était destinée à remplacer le modèle "Pelerod" à clavier fixe.
Elle disposait d'un ou deux tambours où l'on glissait la carte "programme".
Machine typique de la période de transition entre l'électromécanique et l'électronique. Cette perforatrice de cartes était munie de deux claviers mobiles et amovibles, mais qui étaient électromécaniques. Etant indépendants de la machine, ils rendaient celle-ci multi-codes, fonctionnalité très utile à l'époque où plusieurs codes carte coexistaient encore.
Pour la fonction de vérification, une machine semblable existait : la vérificatrice V126.

La P112 pouvait être équipée d'un dispositif d'impression sur le bord supérieur de la carte (vue en clair du contenu.

D'abord fabriquée à l'usine Bull de Lyon, la fabrication fut ensuite confiée à Belfort car la demande devenait supérieure aux capacité de l'ancienne usine lyonnaise.
Belfort garde la mémoire d'une production journalière de 40 machines par jour en 1971 et 1972 !
Lire éventuellement "La saga de l'industrialisation de la P112" en bas de page.
A cette époque, IBM et Bull étaient les principaux constructeurs de poinçonneuses. C'est ainsi que Bull devint entre autre fournisseur de Burroughs-Univac et NCR.
La P112 servit aussi en tant que périphérique de perforation intégré aux ordinateurs Bull-GE 55 (livrés à partir de 1967),  BGE 58 et HB 61/60.

Il faut reconnaître que cette machine bénéficiait d'un design bien réussi, qui séduit encore avec son côté "sixties". La démonstratrice aussi, qui nous montre la possibilité d'insérer une carte manuellement, dans le but d'ajouter une information dans une carte déjà perforée.
La photo de gauche ne permet pas de voir la piste d'entrée des cartes vierges. (Voir la photo de ce magasin un peu plus bas dans cette page).
Cette piste se trouve à 90° de l'ensemble de traitement pour des raisons de design justement ! Le design ayant été finalisé avant le plan technique, il ne fut plus jamais question de le modifier ! C'est un peu comme si l'on avait voulu modifier le design de la calandre de l'Audi 100 avant le sortie des chaînes de production : les photos en avaient déjà été diffusées avant commercialisation.

Fin de production : 1972, remplacée par la K212.

Petite histoire rapportée par Michel Roevros : la piste de parcours des cartes comportait le virage justifié par la position de la piste d'entrée, évoquée ci-dessus. Ce virage était en Zamac, matière qui permettait un moulage très précis. Mais dans les cas d'usage intensif, les cartes usent prématurément la matière. Chez des utilisateurs comme les douanes à Bruxelles : beaucoup de cartes avec très peu de perforations par cartes, c'est toute les semaines, pour 5 à 10 % des machines, que Michel devait remplacer cette partie de la piste !


Vue rapprochée des claviers alphanumériques et numérique de la poinçonneuse P_112.
Le clavier alpha pèse 5,5 kg
Le clavier numérique pèse 2,0 kg.

Pour la petite histoire, ces claviers étaient équipés d'une rampe à galets pour empêcher l’enfoncement de 2 touches simultanées. Cette rampe devait être nettoyée régulièrement par la maintenance sous peine de malfonction: vu les exigences des ateliers de l'époque ce travail occupait bien à temps plein un technicien d'entretien dans un atelier important tel que AG, Assubel, Tours et Taxis; KB etc. ...

 

Ces claviers sont visibles à FEBB

Vue du magasin d'entrée des cartes vierges.

 

Un ou deux "tambours" qui recevaient des cartes programme.
Avec deux tambours, on disposait ainsi de deux programmes "switchables" de l'un à l'autre.
Ces programmes commandaient diverses fonctions. Via le choix d'une des deux cartes programmes que l'on voit ci-contre.
Parmi les fonctions programmables, on retrouvait évidemment celles prévues par les taquets de l'ancienne poinçonneuse pelerod, et la reproduction de zones constantes situées sur une carte modèle placée en zone "reproduction".

 

ref : plaquette commerciale Bull-GE n°4071

Plus d'images ? voir le site  FEB Angers P112


La saga de l'industrialisation de la P112.

En 1964 IBM annonçait sa poinçonneuse 029, une machine qui rendait la poinçonneuse Pelerod de Bull assez ringarde, d'autant qu'elle n'avait pas de dispositif d'interprétation des cartes perforées.
La direction de la Compagnie mit la pression sur les Etudes afin de pouvoir proposer une machine moderne.
Jean Pierre Navarro a été un des acteurs de cette aventure technique et son récit vaut la peine d'être partagé, à toi de juger, cher lecteur :

Donc vers la mi 1966 le bureau d'Etude logé à St Ouen termine en hâte la conception technique de ce qui sera la P112 n°000 et en faisait parvenir plan et pièces détachées à l'usine Bull de Lyon, avant même que les plans techniques ne soient formalisés.

A Lyon, dans les caves de l'usine, 2 électromécaniciens et 2 mécaniciens de précision, parmi lesquels notre Jean Pierre, furent désignés pour prendre en charge la construction du prototype.
Tâche ardue, car il ne disposaient d'aucune notice, aucun mode d'emploi , aucune directive , juste un plan d'un sous ensemble de traitement, hauteur standard A1 mais étalé sur 1m 50.Il s'agissait d'une vue en coupe du dessus , avec développement par les axes , ce qui était peu commun .
Bref, un plan de montage de meuble Ikea, c'est du gâteau à côté de ce qui était présenté!
Du coté du montage électromécanique, ce ne fut pas plus simple ! A l'arrière de la machine se trouvait le panneau de petits relais dont le plan de câblage fourni était conforme aux normes ISO en matière de couleurs, mais le modèle pré câblé reçu ne l'avait été qu'avec des câbles de couleur uniformément bleue. Pour pouvoir faire la relation avec le plan reçu, une seule ressource : une mesure au point à point !

Quand le montage de ce premier prototype fut terminé, la machine mise sous tension, un désastre ! Les cartes , se chevauchaient, se déchiraient , l' éjection se faisant en continu, sans compter les bourrages , qui finirent par bloquer la machine .
Que faire ? Comment réclamer de l'aide ? A cette époque, faire intervenir la direction de l'usine de Lyon sur simple demande de modestes technicien, ne faisant même pas partie des effectifs, n'était pas possible.
Les quatre prirent alors la décision de se "démerder" seuls en étudiant de près la cinématique de l'engin et
surtout celle des cames qui commandaient l’ouverture et la fermeture , et les trains d’entraînement des cartes. Certains profils de cames furent même corrigés, c'est dire l'ampleur des modifications apportées par l'équipe. Au bout du compte; après 3 semaines, la P112 n°000 fonctionnait correctement ! Ouf !
Toutes les modifications furent dûment documentées et transmises à la direction pour suivi au Bureau d'Etude.
Peu de temps après, à leur consternation, la réponse fut "Non, inutile, si le montage eut été correct, la machine aurait fonctionné !"
Impossible de "faire descendre" une personne du bureau en question, vu l'éloignement.
La direction de l'usine de Lyon se rendit enfin compte qu'il y avait un problème majeur. Elle contacta alors la Direction Générale (instalée elle à Paris Gambetta). Vu l'importance commerciale assignée au projet, celle-ci délégua à Lyon un de ses bons ingénieurs.
Cet homme constata le bon fonctionnement de l'exemplaire révisé.
Restait à lui prouver que les plans initiaux étaient mauvais : devant lui deux P112 furebt rapidement montées suivant le schéma et les pièces originales de stock.
L'ingénieur constata la catastrophe que l'équipe avait expérimentée.
Grâce à lui
un énorme coup de gueule vint secouer par le haut les concepteurs de St Ouen, avec menace de licenciement pour incompétence ! Il exigea l'adoption des modifications proposées et la fourniture de pièces conformes aux spécifications exigées !

La production en série.
Une présérie d'une dizaine de machines fut enfin produite, les résultats testés, avant de mettre en place dans l'atelier de production de l'usine une chaîne de fabrication définitive qui tourna assez vite à plein régime dès que le personnel de production et de contrôle qualité en fin de chaîne fut formé.

Un problème préoccupait encore Jean Pierre Navarro : la chaîne de production était maintenant installée sous les toits des halls visibles sur la photo. On remarque les verrières utiles à diffuser la lumière du jour. Mais Lyon n'est pas Bruxelles : le ciel y est bien plus rarement couvert. Les hommes et les nombreuses femmes actives sous ces verrières souffraient vraiment de l'effet de serre.
Une solution simple fut suggérée par Jean Pierre : peindre les dites verrières en bleu, ou en blanc chaulé comme les serristes le font couramment dans le Nord. Suggestion refusée : nous sommes encore dans un temps où les normes de conditions de travail n'avaient pas été édictées. Le confort du personnel était le moindre des soucis d'une direction de production à l'affut de ses coûts. (Rien n'a changé de ce point de vue !). Râlant d'avoir raison et de ne pas être écouté, d'autant que la qualité du travail fourni s'en ressentait !
Peu de temps après le démarrage de la chaîne, voilà qu'un des responsables de GE vient en tournée d'inspection de l'usine de Lyon. Rappelons que GE avait racheté la Compagnie des Machines Bull, GE était donc chez lui et ses représentants respectés et craints.
Au passage de l'américain dans le hall des P112, Jean Pierre n'hésite pas : il se précipite au devant de l'homme de GE et le prie de passer un instant sous la lumière des verrières. Regards courroucés de la direction lyonnaise, mais l'homme tente l'expérience et comprend tout de suite. Les US sont un peuple pragmatique ! Deux semaines après, les verrières étaient peintes ! 

Mais l'aventure de la P112 n'est pas terminée : l'usine de Lyon s'avère vite trop petite pour assurer une production suffisante.
D'autre part, la Compagnie des Machines Bull avait eu l'occasion de racheter en 1960 les locaux de la filature DMC sise à Belfort. De vaste halls étaient ainsi à disposition de la production de périphériques électro-mécaniques, activités désormais déplacées au fur et à mesure des diverses petites usines du Groupe vers celle de Belfort.

Ainsi, la décision de transférer la fabrication des P112 de Lyon vers Belfort fut prise, et effective à partir de mi 1967.
Pour la mise en place de la chaîne de production, la petite équipe des 4 vétérans de la P112 fut déplacée à l'usine de Belfort afin d'y apporter son expérience dans le montage de la chaîne de production.
Mais décider de ce genre d'action sans accompagnement hiérarchique des intéressés, c'est compter sans le choc culturel. On peut imaginer sans peine comment les personnes qui travaillaient depuis quelques années à Belfort recevaient les conseils de ces quelques "méridionaux" qui prétendaient en savoir plus qu'eux sur l'aménagement d'une chaîne de fabrication ! (A cette époque, les préjugés régionaux étaient pire qu'en ce début du XXI ème).

Résultat des courses : des poinçonneuses défectueuses sortaient en fin de montage....et les délais de livraisons s'allongeaient d'autant !
Une des raisons qui avait sauté aux yeux de nos spécialistes était, sans rentrer dans les détails techniques, qu'une opération de réglage de cames se trouvait splittée entre plusieurs postes successifs. Pas de coordination dans les réglages, et patatras !
En plus, que de pertes de temps ! Mais impossible de se faire entendre des responsables de production locaux ! Grave tout de même !
Il fallut profiter de la boîte à suggestions mise au niveau de tout Bull GE pour faire passer l'idée. Mais cela valu à Jean Pierre une belle prime.

Cher lecteur,
J'ai tenu à retranscrire cette histoire car elle est exemplative sur au moins deux points :
1) Délocaliser sans supervision mène à des mésaventures.
2) Une hiérarchie qui n'est pas à l'écoute de sa base loupe des informations vitales. Ce point reste hélas encore trop souvent d'actualité : des chefs qui ne regardent et n'écoutent que vers le haut, ou pire, qui cachent des vérités qui risquent de déplaire à leurs supérieurs.

Pour la réalisation de cette page, je remercie particulièrement Michel Roevros et Jean Pierre Navarro des informations qu'ils m'ont fournies. Aussi Eliane Py de FEB Belfort pour la photo d'archive de l'usine. A noter que ce bâtiment existe encore en 2012, transformé évidemment.
(163 rue du Prof. Beauvisage à Lyon).

Gilbert Natan

 

copyright Bull et G. Natan

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Claviers visibles à FEBB.